La môme néant

Quoi qu’a dit ?

– A dit rin.

Quoi qu’a fait ?

– A fait rin.

A quoi qu’a pense ?

– A pense à rin.

Pourquoi qu’a dit rin ?

Pourquoi qu’a fait rin ?

Pourquoi qu’a pense à rin ?

– A’xiste pas.

Jean Tardieu

La licorne

La licorne ne peut être capturée

qu’entre les genoux d’une demoiselle

son oeil est une pierre précieuse

qu’on nomme escarboucle et qui est tendre

L’escarboucle est une pierre précieuse tendre et rare

dans l’oeil de la licorne d’où tombe une larme

qui mouille la robe de la demoiselle

qui vient de l’emprisonner

Cela se passe dans un pré

au milieu du Moyen Age

les nuages sont des coussins

d’où descendent des épées d’or

ce sont les regards du soleil qui regarde

la capture de la licorne.

Jacques Roubaud

La clef des champs

Qui a volé la clef des champs ?

La pie voleuse ou le geai bleu ?

Qui a perdu la clef des champs ?

La marmotte ou le hoche-queue ?

Qui a trouvé la clef des champs ?

Le lièvre vert ? Le renard roux ?

Qui a gardé la clef des champs ?

Le chat, la belette ou le loup ?

Qui a rangé la clef des champs ?

La couleuvre ou le hérisson ?

Qui a paumé la clef des champs ?

La musaraigne ou le pinson ?

Qui a mangé la clef des champs ?

Ce n’est pas moi. Ce n’est pas vous.

Elle est à personne et partout,

La clé des champs, la clef de tout.

Claude Roy

A vol d’oiseau

Où va-t-il, l’oiseau sur la mer ?

Il vole, il vole…

A-t-il au moins une boussole ?

Si un coup de vent

Lui rabat les ailes,

Il tombera dans l’eau

Et ne sait pas nager.

Et que va-t-il manger?

Et si ses forces l’abandonnent,

Qui le secourra ? Personne.

Pourvu qu’il aperçoive à temps

Une petite crique !

C’est tellement loin, l’Amérique…

Michel Luneau

Avant-printemps

Des oeufs dans la haie

Fleurit l’aubépin

Voici le retour

Des marchands forains.

Et qu’un gai soleil

Pailleté d’or fin

Eveille les bois

Du pays voisin !

Est-ce le printemps

Qui cherche son nid

Sur la haute branche

Où niche la pie ?

C’est mon coeur marqué

Par d’anciennes pluies

Et ce lent cortège

D’aubes qui le suit.

René-Guy Cadou

L’albatros

 

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !

L’un agace son bec avec un brûle-gueule,

L’autre mime, en boîtant, l’infirme qui volait !

Le poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Charles Baudelaire

Chanson pour les enfants de l’hiver

Dans la nuit de l’hiver

galope un grand homme blanc

galope un grand homme blanc

C’est un bonhomme de neige

avec une pipe en bois

un grand bonhomme de neige

poursuivi par le froid

Il arrive au village

il arrive au village

voyant de la lumière

le voilà rassuré

Dans une petite maison

il entre sans frapper

Dans une petite maison

il entre sans frapper

et pour se réchauffer

et pour se réchauffer

s’asseoit sur le poêle rouge

et d’un coup disparaît

ne laissant que sa pipe

au milieu d’une flaque d’eau

ne laissant que sa pipe

et puis son vieux chapeau.

Jacques Prévert

L’oiseau voyou

 

Le chat qui marche l’air de rien

voulait se mettre sous la dent

l’oiseau qui vit de l’air du temps

oiseau voyou oiseau vaurien

Mais plus futé l’oiseau lanlaire

n’a pas sa langue dans sa poche

et siffle clair comme eau de roche

un petit air entre deux airs.

Un petit air pour changer d’air

et s’en aller voir du pays

un petit air qu’il a appris

à force de voler en l’air

Faisant celui qui n’a pas l’air

le chat prend l’air indifférent.

L’oiseau s’estime bien content

et se déguise en courant d’air.

Claude Roy

Déjeuner du matin

Il a mis le café

Dans la tasse

Il a mis le lait

Dans la tasse de café

Il a mis le sucre

Dans le café au lait

Avec la petite cuiller

Il a tourné

Il a bu le café au lait

Et il a reposé la tasse

Sans me parler

Il a allumé

Une cigarette

Il a fait des ronds

Avec la fumée

Il a mis les cendres

Dans le cendrier

Sans me parler

Sans me regarder

Il s’est levé

Il a mis

Son chapeau sur la tête

Il a mis son manteau de pluie

Parce qu’il pleuvait

Et il est parti

Sous la pluie

Sans une parole

Sans me regarder

Et moi j’ai pris

Ma tête dans ma main

Et j’ai pleuré.

Jacques Prévert

Sonnet du chat

Le chat lutte avec une abeille

autour de sa fourrure,

je vois l’azur de ses merveilles,

un arbre, une mâture.

La mer apporte à mon oreille

le bruit des aventures

que nous vivons si tu t’éveilles

témérité future.

Je me consacre aux vertes îles,

favorables au sage

qui sait trouver un dieu tranquille

entre palme et rivage.

Le chat s’en va, brillant et beau,

pour guetter les oiseaux.

Henri Thomas

Une poule sur un mur

Une poule sur un mur

A pondu quatorze oeufs frais

Mais pendant qu’elle pondait,

Le soleil d’août les cuisait.

Un poule sur un mur

A couvé quatorze oeufs durs.

Il en sortit des poulets

Aussi durs que des galets.

C’est depuis lors que l’on voit

Folle encor de désarroi,

Une poule sur un mur

Qui picote du pain dur.

C’est depuis lors que l’on voit

Picoti et picota

Une poule qui cent fois

Grimpe au mur et saute en bas.

Maurice Carême

Le coq

Je vais fabriquer un coq de clocher,

Il sera tout noir au soleil couché,

Il sera tout blanc au soleil levant

Et d’argent brillant à midi tapant.

Vous ai-je assez dit que je vous aimais!

Mon coq de clocher ne parle jamais.

A Londres, Paris, vous ai-je attendue!

Lui, ne commet pas la moindre bévue.

J’ai perdu le Nord, il me le rendra,

Nous irons ensemble où ça nous plaira.

Henri Thomas

Cavalcade

Un cheval de lune

Courait sur le sable

Un poulain d’écume

Trottait sur la grève,

Au trot, au trot, au galop.

Un cheval d’ivoire

Courait dans le soir,

Un cavalier rouge

Traversait l’automne,

Au trot, au trot, au galop.

Un cheval de pluie

Courait dans la nuit

Un coursier de verre

Labourait la mer,

Au trot, au trot, au galop.

Et tous les enfants

Poursuivaient en rêve

Toutes ces crinières

Libres dans le vent,

Au trot, au trot, au galop.

Louis Guillaume

Le petit grillon

Le petit grillon qui garde la montagne

A bien du mérite croyez-moi

Quand de partout

Coucous et hiboux font ou

Coucou coucou

ou ouh ouh ouh ouh

A d’autres coucous

ou d’autres hiboux

qui font à tout coup

ou coucou coucou

ou ouh ouh ouh ouh

Toute toute toute la nuit

Le petit grillon vaillant

a bien du mérite

Et qu’est-ce qui le retient

Dites-le moi

Messieurs

De se croiser les bras

et de dormir longtemps

Sa tête

Entre ses deux yeux.

Paul Vincensini

Les corridors où dort Anne qu’on adore

La petite Anne, quand elle dort,

Où s’en va-t-elle ?

Est-elle dedans, est-elle dehors,

Et que fait-elle ?

Pendant la récré du sommeil,

A pas de loup,

Entre la Terre et le soleil,

Anne est partout.

Les pieds nus et à tire-d’aile

Anne va faire

Les quatre cent coups dans le ciel

Anne s’affaire.

La petite Anne, quand elle dort,

Qui donc est-elle ?

Qui dort ? Qui court par-dessus bord ?

Une autre, et elle.

L’autre dort et a des ailes,

Anne dans son lit, Anne dans le ciel.

Claude Roy

Le premier vol de l’hirondelle

Mes ciseaux à peine aiguisés

Coupent le ciel qui se déplace.

Une brasse. Encore une brasse.

Dans l’ouverture de la nasse

– Bon hirondeau chasse de race –

Un moustique s’est enfourné.

Ce petit nid où je suis né

Comme il s’éloigne dans l’espace !

A tire-ligne d’hirondelle

C’est un nom nouveau que j’écris

Et je l’écris à tire-d’aile

Et je l’écris à tire-cri

Pierre Menanteau

J’ai vu…

 

J’ai appelé le terrassier

il marchait à cloche-pied

j’ai appelé le moissonneur

il jurait comme un voleur

j’ai appelé le cordonnier

il jetait tous ses souliers

alors je m’en suis allée

j’ai vu des hannetons

tâtonnant en rond

j’ai vu des limaces

faire la grimace

j’ai vu une libellule

très crédule

puis me penchant encore

j’ai vu un chou-fleur

chercher l’heure

j’ai vu un artichaut

qui rêvait d’être au chaud

chemin faisant

j’ai vu un lampadaire

le nez en l’air

j’ai vu un vélo

près de l’eau

j’ai vu un canard

en retard

j’ai vu un lapin

jouer au crincrin

puis j’ai vu des gens

mécontents

car ils ne voyaient rien

Huguette Amundsen

L’oiseau du Colorado

L’oiseau du Colorado

Mange du miel et des gâteaux

Du chocolat et des mandarines

Des dragées des nougatines

Des framboises des roudoudous

De la glace et du caramel mou.

L’oiseau du Colorado

Boit du champagne et du sirop

Suc de fraise et lait d’autruche

Jus d’ananas glacé en cruche

Sang de pêche et navet

Whisky menthe et café.

L’oiseau du Colorado

Dans un grand lit fait dodo

Puis il s’envole dans les nuages

Pour regarder les images

Et jouer un bon moment

Avec la pluie et le beau temps.

Robert Desnos

Une graine voyageait

Une graine voyageait

toute seule pour voir le pays.

Elle jugeait les hommes et les choses.

Un jour elle trouva

joli le vallon

et agréables quelques cabanes.

Elle s’est endormie.

Pendant qu’elle rêvait

elle est devenue brindille

et la brindille a grandi,

puis elle s’est couverte de bourgeons.

Les bourgeons ont donné des branches.

Tu vois ce chêne puissant

c’est lui, si beau, si majestueux,

cette graine,

Oui mais le chêne ne peut pas voyager.

Alain Bosquet

La leçon de choses

Venez poussins

Asseyez-vous

Je vais vous instruire

Sur l’œuf

Dont tous

Vous venez, poussins.

L’oeuf est rond

Mais pas tout à fait

Il serait plutôt

ovoïde

avec une carapace

et vous en venez tous, poussins

Il est blanc

pour votre race

crème ou même orangé

avec parfois collé

un brin de paille

mais ça

c’est un supplément

A l’intérieur il y a

Mais pour y voir

il faut le casser

et alors d’où -vous, poussins – sortiriez ?

Raymond Queneau