Demain, dès l’aube…

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.

J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,

Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,

Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,

Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,

Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe

Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Victor Hugo

La pomme et l’escargot

Il y avait une pomme

A la cime d’un pommier ;

Un grand coup de vent d’automne

La fit tomber sur le pré !

 

Pomme, pomme,

T’es-tu fait mal ?

J’ai le menton en marmelade

Le nez fendu

Et l’oeil poché !

 

Elle tomba, quel dommage,

Sur un petit escargot

Qui s’en allait au village

Sa demeure sur le dos

 

A ! Stupide créature

Gémit l’animal cornu

T’as défoncé ma toiture

Et me voici faible et nu.

 

Dans la pomme à demi blette

L’escargot, comme un gros ver

Rongea, creusa sa chambrette

Afin d’y passer l’hiver.

 

Ah ! Mange-moi, dit la pomme,

Puisque c’est là mon destin ;

Par testament je te nomme

Héritier de mes pépins.

 

Tu les mettras dans la terre

Vers le mois de février,

Il en sortira, j’espère,

De jolis petits pommiers.

Charles Vildrac

Devinettes

Qui décoiffe la mer

Avec des mains qu’on ne voit pas ?

 

Qui roule sa chanson

Dans la gorge des torrents ?

 

Qui n’est jamais si lourd

Que quand un oiseau meurt ?

 

Le vent la pierre et le silence

 

Qui est ronde comme une joue

Et plus lourde que la peine ?

 

Qui habille le monde

Quand il se fait tard ?

 

Qui souffle chaque soir

La bougie du soleil ?

 

La pierre le silence et le vent

Jean-Pierre Siméon

L’orange des rêves

Tu peux perdre le nord

comme on dit

tu peux perdre patience

tu peux perdre ton temps

perdre la mémoire

et ses chemins aveugles

Le sommeil peut glisser

comme une truite

dans tes mains

Tu peux perdre ton sourire

Mais ne perds pas

ne perds jamais

l’orange de tes rêves

Jean-Pierre Siméon

Crayons de couleur

Le vert pour les pommes et les prairies,

Le jaune pour le soleil et les canaris,

Le rouge pour les fraises et le feu,

Le noir pour la nuit et les corbeaux

Le gris pour les ânes et les nuages,

Le bleu pour la mer et le ciel

Et toutes les couleurs pour colorier

Le monde

Chantal Couliou

Comme il est bon d’aimer

Il suffit d’un mot

Pour prendre le monde

Au piège de nos rêves

 

Il suffit d’un geste

Pour relever la branche

Pour apaiser le vent

 

Il suffit d’un sourire

Pour endormir la nuit

Délivrer nos visages

De leur masque d’ombre

 

Mais cent milliards de poèmes

Ne suffirait pas

Pour dire

Comme il est bon d’aimer

Jean-Pierre Siméon

Récatonpilu ou le jeu du poulet

Si tu veux apprendre

des mots inconnus,

récapitulons,

récatonpilu.

Si tu veux connaître

des jeux imprévus,

locomotivons,

locomotivu.

Je suis le renard

je cours après toi

plus loin que ma vie.

Comme tu vas vite !

Si je m’essoufflais !

Si je m’arrêtais !

Jean Tardieu

Le dormeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud

J’écris

J’écris des mots bizarres

J’écris des longues histoires

J’écris juste pour rire

Des choses qui ne veulent rien dire.

 

Ecrire c’est jouer

J’écris le soleil

J’écris les étoiles

J’invente des merveilles

Et des bateaux à voiles.

 

Ecrire c’est rêver

J’écris pour toi

J’écris pour moi

J’écris pour ceux qui liront

Et pour ceux qui ne liront pas.

 

Ecrire c’est aimer

J’écris pour ceux d’ici

Ou pour ceux qui sont loin

Pour les gens d’aujourd’hui

Et pour ceux de demain.

 

Ecrire c’est vivre.

 

Geneviève Rousseau

Les hiboux

Ce sont les mères de hiboux

Qui désiraient chercher les poux

De leurs enfants, leurs petits choux,

En les tenant sur leurs genoux.

Leurs yeux d’or valent des bijoux

Leur bec est dur comme cailloux,

Ils sont doux comme des joujoux,

Mais aux hiboux, point de genoux !

Votre histoire se passait où ?

Chez les Zoulous ? Les Andalous ?

Ou dans la cabane bambou ?

A Moscou ? Ou à Tombouctou ?

En Anjou ou dans le Poitou ?

Au Pérou ou chez les Mandchous ?

Hou ! Hou !

Pas du tout, c’était chez les fous.

Robert Desnos

Les Djinns

Murs, villes,

Et port,

Asile

De mort,

Mer grise

Où brise

La brise,

Tout dort.

Dans la plaine

Naît un bruit.

C’est l’haleine

De la nuit.

Elle brame

Comme une âme

Qu’une flamme

Toujours suit !

La voix plus haute

Semble un grelot.

D’un nain qui saute

C’est le galop.

Il fuit, s’élance.

Puis en cadence

Sur un pied danse

Au bout d’un flot.

La rumeur approche.

L’écho la redit.

C’est comme la cloche

D’un couvent maudit ;

Comme un bruit de foule

Qui tonne et qui roule,

Et tantôt s’écroule,

Et tantôt grandit.

Dieu ! La voix sépulcrale

Des Djinns !…Quel bruit ils font !

Fuyons sous la spirale

De l’escalier profond.

Déjà s’éteint ma lampe,

Et l’ombre de ma rampe,

Qui le long du mur rampe,

Monte jusqu’au plafond.

C’est l’essaim des Djinns qui passe,

Et tourbillonne en sifflant !

Les ifs, que leur vole fracasse,

Craquent comme un pin brûlant.

Leur troupeau lourd et rapide,

Volant dans l’espace vide,

Semble un nuage livide

Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! – Tenons fermée

Cette salle, où nous les narguons.

Quel bruit dehors ! Hideuse armée

De vampires et de dragons !

La poutre du toit descellée

Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,

Et la vieille porte rouillée

Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l’enfer ! Voix qui hurle et qui pleure!

L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,

Sans doute, ô ciel ! S’abat sur ma demeure.

Le mur fléchit sous le noir bataillon.

La maison crie et chancelle penchée,

Et l’on dirait que, du sol arrachée,

Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,

Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! Si ta main me sauve

De ces impurs démons des soirs,

J’irai prosterner mon front chauve

Devant tes encensoirs !

Fais que sur ces portes fidèles

Meure leur souffle d’étincelles,

Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes

Grince et crie à ses vitraux noirs !

Ils sont passés ! – leur cohorte

S’envole et fuit, et leurs pieds

Cessent de battre ma porte

De leur coups multipliés.

L’air est plein d’un bruit de chaînes,

et dans les forêts prochaines

Frissonnent tous les grands chênes,

Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines

Le battement décroît,

Si confus dans les plaines,

Si faible, que l’on croit

Ouïr la sauterelle

Crier d’une voix grêle,

Ou pétiller la grêle

Sur le plomb d’un vieux toit.

D’étranges syllabes

Nous viennent encor ;

Ainsi, des Arabes

Quand sonne le cor,

Un chant sur la grève

Par instant s’élève,

Et l’enfant qui rêve

Fait des rêves d’or.

Les Djinns funèbres,

Fils du trépas,

Dans les ténèbres

Pressent leur pas ;

Leur essaim gronde :

Ainsi, profonde,

Murmure une onde

Qu’on ne voit pas.

Ce bruit vague

Qui s’endort,

C’est la vague

Sur le bord ;

C’est la plainte

Presque éteinte

D’une sainte

Pour un mort.

On doute

La nuit…

J’écoute :

Tout fuit,

Tout passe ;

L’espace

Efface

Le bruit.

Victor Hugo

Le Laboureur et ses enfants

Travaillez, prenez de la peine :

C’est le fonds qui manque le moins.

Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,

Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.

Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage

Que nous ont laissé nos parents.

Un trésor est caché dedans.

Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage

Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.

Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’Oût.

Creusez, fouiller, bêchez ; ne laissez nulle place

Où la main ne passe et repasse.

Le père mort, les fils vous retournent le champ

Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an

Il en rapporta davantage.

D’argent, point de caché. Mais le père fut sage

De leur montrer avant sa mort

Que le travail est un trésor.

Jean de La Fontaine

Le globe

Offrons le globe aux enfants, au moins pour une journée.

Donnons-leur afin qu’ils en jouent comme d’un ballon multicolore

Pour qu’ils jouent en chantant parmi les étoiles.

Offrons le globe aux enfants,

Donnons-leur comme une pomme énorme

Comme une boule de pain toute chaude,

Qu’une journée au moins ils puissent manger à leur faim.

Offrons le globe aux enfants,

Qu’une journée au moins le globe apprenne la camaraderie,

Les enfants prendront de nos mains le globe

Ils y planteront des arbres immortels.

Nazim Hikmet

Le roi lion

Faut pas confondre les bestiaux

avec les petites bestioles

ça irrite le campagnol

quand on le prend pour un taureau

Faut pas confondre les zoziaux

avec les personnes avicoles

ça rend la perruche folle

quand on l’assimile au corbeau

Mais le li-on le Roi li-on

ne craint pas ces confusions

De sa rugissante crinière

il éparpille les éléphants

pour la grande joie des enfants

de la Metro-Goldwyn-Mayer.

Jacques Roubaud

Le rat

Un rat d’eau

va

d’un radeau

bas

au ras dos

pouah !

d’un boa.

Le rat bat,

beau

à Rabat

l’eau

et rabat

oh !

son chapeau

Le rat beau

a

un rabot

d’bois,

d’or à beau

poids

oh là là !

Le rat, gars,

aux

airs Agha

sots

d’un raga

faux

fait cadeau !

Christian Laucou

Le coeur trop petit

Quand je serai grand

Dit le petit vent

J’abattrai

La forêt

Et donnerai du bois

A tous ceux qui ont froid.

Quand je serai grand

Dit le petit vent

Je nourrirai tous ceux

Qui ont le ventre creux.

Là-dessus s’en vient

La petite pluie

Qui n’a l’air de rien

Abattre le vent

Détremper le pain

Et tout comme avant

Les pauvres ont froid

Les pauvres ont faim.

Mais mon histoire

N’est pas à croire :

Si le pain manque et s’il fait froid sur terre

Ce n’est pas la faute à la pluie

Mais à l’homme, ce dromadaire

Qu’à le coeur beaucoup trop petit.

Jean Rousselot

Le dilemme

 

J’ai vu des barreaux

je m’y suis heurté

c’était l’esprit pur.

J’ai vu des poireaux

je les ai mangés

c’était la nature.

Pas plus avancé !

Toujours des barreaux

toujours des poireaux !

Ah ! si je pouvais

laisser les poireaux

derrière les barreaux

la clé sous la porte

et partir ailleurs

parler d’autre chose !

Jean Tardieu

Le chou

 

Un chou se prenant pour un chat

léchant son museau moustachu,

sa bedaine de pacha,

à ses feuilles s’arracha,

pour prouver que sous son poncho

couleur d’artichaut,

son pelage était doux et chaud,

sa queue de soie, sa robe blanche.

En miaulant à belle voix,

le chou se percha sur un toit,

puis dansa le chachacha

de branche en branche.

Or, le chou n’était pas un chat

aux pattes de caoutchouc,

sur la ramure il trébucha

et c’est ainsi que le chou chût

fâcheusement et cacha

sa piteuse mésaventure

dans un gros tas d’épluchures.

Charles Dobzynski

La môme néant

Quoi qu’a dit ?

– A dit rin.

Quoi qu’a fait ?

– A fait rin.

A quoi qu’a pense ?

– A pense à rin.

Pourquoi qu’a dit rin ?

Pourquoi qu’a fait rin ?

Pourquoi qu’a pense à rin ?

– A’xiste pas.

Jean Tardieu

La licorne

La licorne ne peut être capturée

qu’entre les genoux d’une demoiselle

son oeil est une pierre précieuse

qu’on nomme escarboucle et qui est tendre

L’escarboucle est une pierre précieuse tendre et rare

dans l’oeil de la licorne d’où tombe une larme

qui mouille la robe de la demoiselle

qui vient de l’emprisonner

Cela se passe dans un pré

au milieu du Moyen Age

les nuages sont des coussins

d’où descendent des épées d’or

ce sont les regards du soleil qui regarde

la capture de la licorne.

Jacques Roubaud