Archives d’un auteur

Avant-printemps

Des oeufs dans la haie

Fleurit l’aubépin

Voici le retour

Des marchands forains.

Et qu’un gai soleil

Pailleté d’or fin

Eveille les bois

Du pays voisin !

Est-ce le printemps

Qui cherche son nid

Sur la haute branche

Où niche la pie ?

C’est mon coeur marqué

Par d’anciennes pluies

Et ce lent cortège

D’aubes qui le suit.

René-Guy Cadou

 6 points

L’albatros

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !

L’un agace son bec avec un brûle-gueule,

L’autre mime, en boîtant, l’infirme qui volait !

Le poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Charles Baudelaire

18 points

Chanson pour les enfants de l’hiver

Dans la nuit de l’hiver

galope un grand homme blanc

galope un grand homme blanc

C’est un bonhomme de neige

avec une pipe en bois

un grand bonhomme de neige

poursuivi par le froid

Il arrive au village

il arrive au village

voyant de la lumière

le voilà rassuré

Dans une petite maison

il entre sans frapper

Dans une petite maison

il entre sans frapper

et pour se réchauffer

et pour se réchauffer

s’asseoit sur le poêle rouge

et d’un coup disparaît

ne laissant que sa pipe

au milieu d’une flaque d’eau

ne laissant que sa pipe

et puis son vieux chapeau.

Jacques Prévert

12 points

L’oiseau voyou

Le chat qui marche l’air de rien

voulait se mettre sous la dent

l’oiseau qui vit de l’air du temps

oiseau voyou oiseau vaurien

Mais plus futé l’oiseau lanlaire

n’a pas sa langue dans sa poche

et siffle clair comme eau de roche

un petit air entre deux airs.

Un petit air pour changer d’air

et s’en aller voir du pays

un petit air qu’il a appris

à force de voler en l’air

Faisant celui qui n’a pas l’air

le chat prend l’air indifférent.

L’oiseau s’estime bien content

et se déguise en courant d’air.

Claude Roy

10 points

Déjeuner du matin

Il a mis le café

Dans la tasse

Il a mis le lait

Dans la tasse de café

Il a mis le sucre

Dans le café au lait

Avec la petite cuiller

Il a tourné

Il a bu le café au lait

Et il a reposé la tasse

Sans me parler

Il a allumé

Une cigarette

Il a fait des ronds

Avec la fumée

Il a mis les cendres

Dans le cendrier

Sans me parler

Sans me regarder

Il s’est levé

Il a mis

Son chapeau sur la tête

Il a mis son manteau de pluie

Parce qu’il pleuvait

Et il est parti

Sous la pluie

Sans une parole

Sans me regarder

Et moi j’ai pris

Ma tête dans ma main

Et j’ai pleuré.

Jacques Prévert

 14 points

Sonnet du chat

Le chat lutte avec une abeille

autour de sa fourrure,

je vois l’azur de ses merveilles,

un arbre, une mâture.

La mer apporte à mon oreille

le bruit des aventures

que nous vivons si tu t’éveilles

témérité future.

Je me consacre aux vertes îles,

favorables au sage

qui sait trouver un dieu tranquille

entre palme et rivage.

Le chat s’en va, brillant et beau,

pour guetter les oiseaux.

Henri Thomas

 8 points

Une poule sur un mur

Une poule sur un mur

A pondu quatorze oeufs frais

Mais pendant qu’elle pondait,

Le soleil d’août les cuisait.

Un poule sur un mur

A couvé quatorze oeufs durs.

Il en sortit des poulets

Aussi durs que des galets.

C’est depuis lors que l’on voit

Folle encor de désarroi,

Une poule sur un mur

Qui picote du pain dur.

C’est depuis lors que l’on voit

Picoti et picota

Une poule qui cent fois

Grimpe au mur et saute en bas.

Maurice Carême

8 points

Le coq

Je vais fabriquer un coq de clocher,

Il sera tout noir au soleil couché,

Il sera tout blanc au soleil levant

Et d’argent brillant à midi tapant.

Vous ai-je assez dit que je vous aimais!

Mon coq de clocher ne parle jamais.

A Londres, Paris, vous ai-je attendue!

Lui, ne commet pas la moindre bévue.

J’ai perdu le Nord, il me le rendra,

Nous irons ensemble où ça nous plaira.

Henri Thomas

8 points

Cavalcade

Un cheval de lune

Courait sur le sable

Un poulain d’écume

Trottait sur la grève,

Au trot, au trot, au galop.

Un cheval d’ivoire

Courait dans le soir,

Un cavalier rouge

Traversait l’automne,

Au trot, au trot, au galop.

Un cheval de pluie

Courait dans la nuit

Un coursier de verre

Labourait la mer,

Au trot, au trot, au galop.

Et tous les enfants

Poursuivaient en rêve

Toutes ces crinières

Libres dans le vent,

Au trot, au trot, au galop.

Louis Guillaume

8 points

Le petit grillon

Le petit grillon qui garde la montagne

A bien du mérite croyez-moi

Quand de partout

Coucous et hiboux font ou

Coucou coucou

ou ouh ouh ouh ouh

A d’autres coucous

ou d’autres hiboux

qui font à tout coup

ou coucou coucou

ou ouh ouh ouh ouh

Toute toute toute la nuit

Le petit grillon vaillant

a bien du mérite

Et qu’est-ce qui le retient

Dites-le moi

Messieurs

De se croiser les bras

et de dormir longtemps

Sa tête

Entre ses deux yeux.

Paul Vincensini

10 points

Les corridors où dort Anne qu’on adore

La petite Anne, quand elle dort,

Où s’en va-t-elle ?

Est-elle dedans, est-elle dehors,

Et que fait-elle ?

Pendant la récré du sommeil,

A pas de loup,

Entre la Terre et le soleil,

Anne est partout.

Les pieds nus et à tire-d’aile

Anne va faire

Les quatre cent coups dans le ciel

Anne s’affaire.

La petite Anne, quand elle dort,

Qui donc est-elle ?

Qui dort ? Qui court par-dessus bord ?

Une autre, et elle.

L’autre dort et a des ailes,

Anne dans son lit, Anne dans le ciel.

Claude Roy

 10 points

Le premier vol de l’hirondelle

Mes ciseaux à peine aiguisés

Coupent le ciel qui se déplace.

Une brasse. Encore une brasse.

Dans l’ouverture de la nasse

– Bon hirondeau chasse de race –

Un moustique s’est enfourné.

Ce petit nid où je suis né

Comme il s’éloigne dans l’espace !

A tire-ligne d’hirondelle

C’est un nom nouveau que j’écris

Et je l’écris à tire-d’aile

Et je l’écris à tire-cri

Pierre Menanteau

8 points

J’ai vu…

J’ai appelé le terrassier

il marchait à cloche-pied

j’ai appelé le moissonneur

il jurait comme un voleur

j’ai appelé le cordonnier

il jetait tous ses souliers

alors je m’en suis allée

j’ai vu des hannetons

tâtonnant en rond

j’ai vu des limaces

faire la grimace

j’ai vu une libellule

très crédule

puis me penchant encore

j’ai vu un chou-fleur

chercher l’heure

j’ai vu un artichaut

qui rêvait d’être au chaud

chemin faisant

j’ai vu un lampadaire

le nez en l’air

j’ai vu un vélo

près de l’eau

j’ai vu un canard

en retard

j’ai vu un lapin

jouer au crincrin

puis j’ai vu des gens

mécontents

car ils ne voyaient rien

Huguette Amundsen

12 points

L’oiseau du Colorado

L’oiseau du Colorado

Mange du miel et des gâteaux

Du chocolat et des mandarines

Des dragées des nougatines

Des framboises des roudoudous

De la glace et du caramel mou.

L’oiseau du Colorado

Boit du champagne et du sirop

Suc de fraise et lait d’autruche

Jus d’ananas glacé en cruche

Sang de pêche et navet

Whisky menthe et café.

L’oiseau du Colorado

Dans un grand lit fait dodo

Puis il s’envole dans les nuages

Pour regarder les images

Et jouer un bon moment

Avec la pluie et le beau temps.

Robert Desnos

10 points

Une graine voyageait

Une graine voyageait

toute seule pour voir le pays.

Elle jugeait les hommes et les choses.

Un jour elle trouva

joli le vallon

et agréables quelques cabanes.

Elle s’est endormie.

Pendant qu’elle rêvait

elle est devenue brindille

et la brindille a grandi,

puis elle s’est couverte de bourgeons.

Les bourgeons ont donné des branches.

Tu vois ce chêne puissant

c’est lui, si beau, si majestueux,

cette graine,

Oui mais le chêne ne peut pas voyager.

Alain Bosquet

8 points

La leçon de choses

Venez poussins

Asseyez-vous

Je vais vous instruire

Sur l’œuf

Dont tous

Vous venez, poussins.

L’oeuf est rond

Mais pas tout à fait

Il serait plutôt

ovoïde

avec une carapace

et vous en venez tous, poussins

Il est blanc

pour votre race

crème ou même orangé

avec parfois collé

un brin de paille

mais ça

c’est un supplément

A l’intérieur il y a

Mais pour y voir

il faut le casser

et alors d’où -vous, poussins – sortiriez ?

Raymond Queneau

8 points

Le cerf-volant

Soulevé par les vents

Jusqu’aux plus haut des cieux,

Un cerf-volant plein de superbe

Vit, qui dansait au ras de l’herbe,

Un petit papillon, tout vif et tout joyeux.

– Holà ! minable animalcule,

cria du zénith l’orgueilleux,

Ne crains-tu pas le ridicule ?

Pour te voir, il faut de bons yeux

Tu rampes comme un ver…

Moi je grimpe je grimpe

Jusqu’à l’Olympe,

Séjour des dieux.

– C’est vrai, dit l’autre avec souplesse,

Mais moi, libre, à mon gré,

je peux voler partout,

Tandis que toi, pauvre toutou,

Un enfant te promène en laisse.

Jean-Luc Moreau

Divertissement

Trois musiciens dans une clairière

Jouent au milieu des ronciers rouillés

Pour les passants nocturnes qui errent

Sans parvenir à s’ensommeiller.

Ils célèbrent d’infimes offrandes

A l’adresse des germes éclos,

Ou des fougères qui se détendent,

Ou du vol vespéral des corbeaux.

Trois musiciens dans une clairière

En habit de velours, avec des violons,

Enseignent la cérémonie

Des instants de grâce de la terre

Non par des mots chargés de passion,

Mais la vraie musique de fête de la vie.

Patrice de la Tour du Pin

 10 points

La Fenêtre

Pour les autres, pour les passants,

tu es simplement la fenêtre.

Pour moi qui t’aime du dedans

tu es ma plus profonde fête.

Celle qui accroît le regard

et limite chaque nuage,

la gardienne du paysage

où je viens me perdre le soir.

J’ai le monde sous mes paupières

mon front à ta vitre appuyé

et tu es glissante lisière

sur le bord de l’illimité.

Reste ma sœur très patiente,

fais-moi l’aumône d’un oiseau,

redis-moi les paroles lentes

de cet horizon sans défaut.

Et posée entre ciel et terre

sois ce chemin aérien

près duquel doucement je viens

apaiser ma faim de lumière.

Anne-Marie Kegels

12 points

Clown

Je suis le vieux Tourneboule

Ma main est bleue d’avoir gratté le ciel

Je suis Barnum je fais des tours

Assis sur le trapèze qui voltige

Aux petits, je raconte des histoires

Qui dansent au fond de leurs prunelles

Si vous savez vous servir de vos mains

Vous attrapez la lune

Ce n’est pas vrai qu’on ne peut pas la prendre

Moi je conduis des rivières

j’ouvre les doigts elles coulent à travers

Dans la nuit

Et tous les oiseaux viennent y boire

sans bruit

Les parents redoutent ma présence

Mais les enfants s’échappent le soir

Pour venir me voir

Et mon grand nez de buveur d’étoiles

Luit comme un miroir.

Werner Renfer

12 points